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MÉMOIRES VIVES — Édition N°3  ·  Lecture : 6 min

Nord du Togo, fin juillet 2026. Deux Français, caméra au poing, filment une piste défoncée pour une émission de télévision. Trois semaines plus tard, ils dorment en prison.

Le motif officiel tient en un mot : visa. Et l’État, lui, se tait.

Alors j’ai fait une chose qu’on ne fait presque jamais dans une bagarre pareille : j’ai pris, un instant, le parti de ceux qui les ont enfermés.

📜 Mémoires vives, c'est chaque semaine une histoire africaine que personne ne raconte — avec les sources, et les leçons qui résonnent aujourd'hui. On t'a transféré ce mail ? Abonne-toi ici.

La règle du jeu : offrir sa meilleure arme à l’adversaire

Les deux hommes s’appellent Sébastien Perez-Pezzani et Gaël Mocaër. Des réalisateurs, pas des espions : ils tournaient pour Les Routes de l’impossible (Tony Comiti Productions, France Télévisions). Interpellés fin juillet dans le nord du pays, ils ont été placés sous mandat de dépôt le 17 août. Paris confirme « une information judiciaire en cours ». Lomé ne dit rien.

Sur les réseaux, deux camps hurlent déjà : d’un côté « la presse muselée, la France humiliée » ; de l’autre, les soutiens du pouvoir, avec des arguments — et certains sont bons. C’est à ceux-là que je veux répondre. Mais pas en les caricaturant.

Sur les réseaux, tout le monde pratique l’homme de paille : on prend l’argument le plus faible de l’adversaire, on le déforme, on triomphe. Facile, et inutile. Je vais faire l’inverse — l’homme d’acier. Je reconstruis les arguments du pouvoir dans leur version la plus forte, plus forte parfois que celle de leurs défenseurs. Puis, seulement, je réponds. Si l’argument tombe même dans sa meilleure forme, la démonstration tient.

Leurs trois meilleurs arguments (je ne triche pas)

« Une affaire de visa, pas de presse. »

Un État décide qui entre chez lui et pour quoi faire. On ne tourne pas un documentaire commercial avec un visa de tourisme. Un médecin, un ingénieur seraient inquiétés de même. Le statut de journaliste n’a jamais donné d’immunité migratoire. Vrai.

« Le Togo est souverain ; la France n’a pas à faire la leçon. »

Décider qui filme son sol est un attribut de l’indépendance. Et l’émotion de Paris est à géométrie variable : on ne l’a pas entendue avec la même force pour tant de journalistes africains emprisonnés. Vrai aussi.

« Le Nord est en guerre. »

C’est l’argument le plus sérieux. Depuis 2022, la frontière septentrionale subit les attaques jihadistes venues du Sahel et vit sous état d’urgence. Des images non maîtrisées peuvent trahir des positions, exposer des sources, servir l’ennemi. Beaucoup de démocraties interdisent la caméra en zone d’opérations. Sérieux — et je le prends au sérieux.

Trois arguments, aucun mensonge. C’est ce qui rend le discours du pouvoir efficace : il est tissé de demi-vérités solides. Un mensonge se réfute ; une demi-vérité, il faut la démonter.

Le fil qui les fait tomber

Regarde bien : les trois font le même geste. Ils glissent de « le Togo peut » à « le Togo a raison » — sans jamais démontrer le second.

La souveraineté dit qui décide, pas si la décision est juste : un État peut être pleinement souverain et parfaitement arbitraire, les deux ne s’annulent pas.

Le visa ? Partout au monde, il se solde par une amende ou une reconduite — pas par trois semaines de prison ferme ; quand la sanction dépasse à ce point la faute, ce n’est plus la faute qui l’explique.

Et la sécurité ? Si le grief était l’espionnage, on le nommerait ; on n’emballe pas une atteinte à la défense nationale dans une obscure histoire de tampon. L’état d’urgence est réel — et il est aussi, partout, l’instrument par lequel les images gênantes deviennent illégales.

Le même acte n’a pas le même sens selon le décor. Une histoire de visa, dans un pays qui a suspendu RFI et France 24 un an plus tôt et expulsé des reporters, ne se lit pas comme un simple accroc administratif. Le contexte n’est pas un détail : c’est la clé de lecture.

(Un mot de méthode, parce que c’est ma marque de fabrique : je ne conclus pas à un ordre venu d’en haut. Le journal togolais L’Alternative l’a suggéré ; aucune source ne le confirme, et je n’en fais pas mon argument. Je dis, plus modestement mais plus solidement : le pouvoir a peut-être le droit pour lui, il n’a pas la raison. Et l’opacité qu’il entretient est l’aveu le plus éloquent du dossier.)


💡 Ce que ça nous apprend

L’homme d’acier n’est pas de la politesse : c’est une arme. Qui caricature son adversaire ne convainc que son camp ; qui lui donne son meilleur visage et le désarme quand même devient impossible à balayer.

Retiens la distinction qui a fait tomber les trois arguments, car elle sert partout, à Lomé comme ailleurs : avoir le droit de faire une chose n’est jamais la même chose qu’avoir raison de la faire. Le pouvoir confond sans cesse les deux. À nous de ne pas les confondre.

À toi : lequel de ces trois arguments — le visa, la souveraineté, la sécurité — te paraît le plus difficile à réfuter ? Réponds à ce mail, je lis tout, et tes réponses nourrissent les prochaines éditions.

Et si cette lecture t’a appris une manière d’argumenter, transfère-la à quelqu’un qui débat encore à coups d’hommes de paille. C’est comme ça que Mémoires vives circule.

🔎 La source de la semaine

Faits recoupés via La Nouvelle Tribune, Euronews, allAfrica, LSI Africa et RSF (fin juillet – 19 août 2026).

Sur la méthode, un fil à tirer : la notion de steelman, et son ancêtre philosophique, le principe de charité — reconstruire l’argument d’autrui sous sa forme la plus défendable avant de le juger.

On se retrouve très vite, pour une autre mémoire qu'on avait laissée s'éteindre.

— Gnimdéwa

« Le pouvoir a peut-être le droit pour lui. Il n’a pas la raison. Et entre les deux passe toute la différence entre un État et un État de droit. »

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